Au Maroc, la viande rouge est devenue un luxe. Le pays vit une crise pastorale sans précédent, au point que le gouvernement a dû suspendre l'abattage des femelles reproductrices et annuler les sacrifices de l'Aïd al-Adha en 2025 pour tenter d'enrayer la disparition du bétail.

Concrètement, les prix s'envolent. En avril 2020, le prix de gros de la viande ovine était de 58 dirhams le kilo. En août 2026, il atteint 140 dirhams. Au détail, les consommateurs paient entre 130 et 180 dirhams le kilo — un record absolu, selon les relevés de la société Casa Prestations cités par Barlamane.

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut savoir que le Maroc a vécu plusieurs années de sécheresse. Les ressources en eau commencent tout juste à se redresser en 2026, mais cela n'a pas suffi à reconstituer les troupeaux. Le gouvernement a débloqué des sommes colossales : 11 milliards de dirhams d'aides directes pour soutenir 977 000 éleveurs, afin de préserver 3 millions de femelles et 3,5 millions d'ovins mâles. Il a aussi budgété 5,2 milliards de dirhams pour rétablir les célébrations de l'Aïd al-Adha en 2026, après une année d'annulation.

Malgré ces milliards, la situation reste incompréhensible pour les Marocains. D'après Barlamane, le marché est opaque : il n'existe aucune cotation officielle quotidienne des prix, et les circuits sont intriqués avec des deniers publics. La décapitalisation du troupeau — c'est-à-dire l'abattage massif de bêtes reproductrices faute de moyens pour les nourrir — se poursuit, alimentant une spéculation sur une pénurie annoncée.

Les conséquences sont sociales. Selon une enquête du Haut-commissariat au plan (HCP), la consommation de viande par personne tombe à 17 kilos par an. Et le sacrifice de l'Aïd représente 41 % de la consommation annuelle d'un foyer moyen, mais 65 % pour les plus pauvres. Ces ménages se reportent massivement sur la volaille, devenue la seule viande accessible au quotidien. La viande bovine, elle, se vend à 130 dirhams chez les détaillants.

Pendant ce temps, écrit Barlamane, « le gouvernement est en vacances ». La crise n'en est pas moins devenue une affaire d'État : l'approvisionnement carné est désormais un enjeu politique majeur.